Intervention de Sheila McKechnie
Sheila McKechnie
Directrice de Consumers' Association, Grande-Bretagne
C'est peut-être un cliché mais je crois que nous devons
essayer de comprendre que le monde ne change pas seulement plus rapidement
mais aussi de façon très complèxe. Or la rapidité
du changement soulève plusieurs questions d'importance critique
lesquelles me semblent étayer certains des problèmes dont
nous avons discutés ce matin.
Sous bien des rapports nos organisations politiques que ce soit au
niveau national, européen, gouvernemental américain ou mondial,
s'adaptent trop lentement à ce nouveau monde. Pourtant les organisations
économiques internationales existent depuis assez longtemps et
ce sont elles qui déterminent l'ordre du jour. Le décalage
entre les priorités économiques et les priorités
sociales, culturelles, démocratiques, voire toute priorité
non-économique, constituera la tension clef dans l'avenir de notre
environnement mondial. Je pense à une petite histoire qui illustre
bien ce que je veux dire. Lors de la réunion de l' Organisation
Internationale des Consommateurs (Consumers International) en Corée
du Sud, les mots `bébés du FMI' (IMF babies) réapparaissaient
constamment dans la presse. Au cas où vous ne le saurez pas déjà,
ces mots se réfèraient aux enfants abondonnés aux
portes des orphelinats par leurs parents, des gens souvent respectueux
de traditions familiales et de responsabilités beaucoup plus rigoureuses
que les notres, mais qui n'avaient pas de quoi nourrir leurs enfants.
Pour les citoyens de la Corée du Sud ces enfants étaient
des `bébés du FMI' . Je ne pense pas que les groupes de
consommateurs affiliés à l'OIC choisiraient de vivre dans
un tel monde. Mais ce ne sont pas les décisions économiques
par elle-même qui amèneront un monde plus démocratique.
La complexité des changements soulève une autre kyrielle
de questions. Les révolutions biotechniques et numérique
vont aboutir au genre de décalages dont nous avons déjà
fait l'expérience pendant la Révolution industrielle. De
nombreuse organisations ont été très lentes à
saisir l'impact de ces décalages sur la vie des consommateurs en
général. Non pas, comme risquent de le penser les réprésentants
de gouvernements présents aujourd'hui, que les organisations de
consommateurs détiennent toutes les réponses. Loin de là,
nous-mêmes nous établissons le bilan de nos activités
sous l'impulsion de pressions mondiales en pleine évolution. Si
nous ne pouvons faire face aux demandes des consommateurs que nous représentons,
alors nous sommes voués à l'échec au même titre
que les entreprises qui ne seraient pas à même de voir que
la nature du marché est en pleine évolution.
La nature du consumérisme est en proie à un changement
radical qu'il me semble très important de comprendre. Pour plusieurs
organisations de consommateurs en Europe, dont la mienne et l' Union des
Consommateurs des Etats-Unis, le modèle a longtemps été
le même: donner aux consommateurs des informations de haute qualité
leurs permettant de choisir en toute connaissance de cause. Fondé
sur le principe que le marché fonctionne pourvu qu'il existe un
équilibre net d'information entre le producteur et le consommateur,
ce modèle n'est plus d'actualité. Nos consommateurs nous
en demandent plus.
Prenons par exemple, le sujet épineux de l'alimentation. Peut-on
vraiment dire d'un consommateur qu'il est libre de choisir? Au cours des
deux prochains jours, y-a-t-il une seule personne ici qui puisse réellement
choisir ce qu'elle se met sous la dent? Bien-sûr, nous pouvons choisir
entre manger ou ne pas manger de viande mais quant à s'assurer
que nous ne mourrons pas empoisonnés par la nourriture que nous
mangerons dans les 24 heures qui suivent, le soin en revient à
un système règlementaire établi en Belgique, dont
nous sommes tous dépendants. Actuellement, personne ne peut savoir
si un oeuf est mangeable ou susceptible de l'empoisonner rien qu'en le
regardant. Pour les organistions de consommateurs donc, le défi
est de trouver des moyens beaucoup plus concrets d'aider les consommateurs
à choisir et plusieurs d'entre nous sommes prêts à
relever ce défi.
Dans l'arène de la politique publique, les organisations de
consommateurs prennent en main des questions où le choix individuel
du consommateur ne peut prévaloir. Là où un particulier
n'a pas de choix réel, nous sommes les mieux placés dans
la société civile pour négocier avec le commerce
et les gouvernements afin de garantir un niveau de protection suffisamment
élevé.
Le nouveau modèle de consumérisme est donc basé
sur la participation et l'interaction. Car les organisations de consommateur
sont aussi des acteurs dans le marché. Mon organisation par exemple
fournit un service sur internet. Pour elle donc, il n'y a rien d'abstrait
à vouloir fixer un niveau de protection du consommateur dans le
marché. D'autres organisations de consommateurs sont sur la même
voie et recherchent plus d'interaction avec le monde des consommateurs
en général.
Nous voulons façonner ce monde dans lequel nous vivons et le
Dialogue transatlantique auquel nous participons actuellement représente
un élément clef de ce façonnage. Permettez-moi de
monter sur mes grands chevaux d'écossaise pour rappeller le besoin
de respecter les différences. En Europe, nous travaillons dans
15 pays différents, et dans 11 langues differentes. Chacun de ces
pays à sa propre langue, sa propre culture politique et ses propres
priorités. Nous devons apprendre à communiquer les uns avec
les autres et retenir surtout, que `ma' façon n'est pas toujours
la bonne.
Mais pour respecter les différences, il faut les comprendre.
Au risque que cette notion paraisse saugrenue aux Américains ici
présents je m'explique. Je ne pense pas que j'avais compris l'iconographie
de votre constitution et pour cause, car il n'y rien de semblable en Grande
Bretagne et `ma' démocratie ne fonctionne pas selon les mêmes
principes. Les déclarations formulées par la délégation
américaine sur les questions des échanges commerciaux qui
affecteraient ou qui passeraient outre la Constitution Américaine
représentent un concept que nous les Européens avons du
mal à saisir. Ce n'est pas que nous n'apprécions pas vos
préoccupations mais votre approche n'est pas la notre, pas plus
d'ailleurs que votre culture politique. Nous devons apprendre à
nous écouter les uns les autres. Le respect des différences
est essentiel; sans cela et sans dialogue, nous ne pourrons avoir un monde
meilleur et un environnement plus sûr.
Je crois que nous devons informer nos gouvernement respectifs que jusqu'ici
les consommateurs sont terriblement déçus par le dialogue.
Je n'ai rien vu qui suggère que le dialogue fût autre que
la libéralisation du commerce, ou, pour utiliser un mot bien à
vous, la `dérègulation'. En fait, la libéralisation
et la dérègulation ne font plus qu'un par rapport à
plusieurs des questions commerciales, ce qui implique une détérioration
dans la protection du consommateur. Et entre temps, qu'avons nous fait
des droits de l'homme, des droits des enfants, de la santé public,
de l'éducation, de la paix et de la sécurité? En
1995, toutes ces questions étaient des enjeux fondamentaux dans
le dialogue.
Il me semble que les gouvernements ne se rendent pas bien compte de
la disproportion de ressources entre la communauté des industries
et celle des consommateurs. Nous sommes des organisations à but
non lucratif. Plusieurs d'entre nous dépendent de l'aide financière
de l'Etat et n'avons aucun moyen indépendent de générer
des ressources. Mais si nous laissions cela dicter le niveau de notre
engagement nous moissonneront des tempêtes. Et à mesure que
l'AGETAC (GATT) passe de la régulation du commerce à des
questions de réglementations nationales, ses activités portent
sur la qualité de vie quotidienne des millions de consommateurs
vivant dans nos pays respectifs. Or, pour agir de la sorte, les gouvernements
ont besoin du consentement exprès des consommateurs.
Laissez-moi vous montrer comment les gouvernements peuvent se tromper.
Prenons le cas des OGM par exemple, une affaire qui plus que toute autre
a contribué à changer l'optique européenne du commerce.
Monsanto, une entreprise mondiale et multinationale fit la déclaration
suivante: `Nous allons introduire une récolte génétiquement
modifiée et nous allons la mélanger aux récoltes
non-modifiées de façon à fournir une récolte
de base au marché en gros et nous ne laisserons pas les fournisseurs
se fournir en soja non-génétiquement modifiée'.
L'arrogance et la bêtise de cette déclaration ont peut-être
retardé l'industrie biotechnologique de plusieurs années.
Et pourtant on les avait prévenu. Il y a deux ou trois ans au cours
d'une réunion où se trouvait également le Directeur
européen de Monsanto, je leur avais dit, comme nous leurs avions
tous dit, que cela finirait mal. Si à la place de Monsanto, il
s'agissait d'un Carrefour, la grande chaine de supermarchés français,
ou d'un Tesco, le géant des supermarchés anglais, voici
longtemps qu'ils auraient fermé boutique! Parce que Carrefour comme
Tesco ont été obligés de se plier aux exigences des
consommateurs qui menaçaient de boycotter leurs magasins. Il en
est de même pour tous les producteurs d'alimentation en Europe et
tous les détaillants.
Il me suffisait d'écrire une lettre très polie à
Niall Fitzgerald à Unilever et au bout de trois jours c'est tout
juste s'il ne campait pas dans mon immeuble pour nous demander ce qu'il
devait faire. Les consommateurs de l'UE ont un pouvoir dans le marché
et si les gouvernements et les entreprises ne comprennent pas cette simple
vérité, qu'ils prennent exemple sur Monsanto et les OGM.
Car ce que nous avons fait avec Monsanto, nous somme prêts à
le refaire.
Oui, c'est en quelque sorte une menace pour vous faire comprendre que
nous ne sommes pas ici que pour faire des discours ou des déclarations
boursouflées de principes. D'ailleurs tout principe poussé
à l'extrème se réduit en l'absurde. Le monde fonctionne
parce que nous sommes prêts à réconcilier nos principes
et négotier des promesses. Nous n'avons pas toujours ce que nous
voulons. Mais si vous ne négotiez pas avec nous, alors nous insisteront
plus fortement et nous useront de toute notre influence su le marché.
Nous ne sommes pas commodes, nous le savons. Nous sommes ombrageux, difficiles
et argumentateurs.
Parfois, les organisations de consommateurs sont accusées de
ne représenter personne sauf elles-mêmes. L'accusation est
injuste mais la légitimité de nos organisations doit faire
partie de la vue d'ensemble. Attention: nous avons montré ce dont
nous sommes capables. J'estime que la déclaration du porte-parole
du gouvernement américain sur les OGM était sans fondement
scientifique et intellectuellement puérile quant à l'étiquetage.
De plus, elle ne correspondait pas du tout à ce que nous voulions
entendre. Serait-il possible que les Etats-Unis cherchent à nous
persuader d'accepter les OGM jusqu'à preuve scientifique du contraire.
Il n'y a pas si longtemps en Angleterre, au moment de la maladie de la
vache folle (BSE), mon gouvernement déclara: `Il n'y aucune évidence
que la BSE puisse franchir des barrières d'espèces et aucun
signe de danger quelconque'. L'absence d'évidence ne prouve pas
l'absence. L'élement clef est la procédure des essais. A
notre avis, les procédures du Food and Drugs Administration (Administration
de l'Alimentation et des Médicaments) par rapport aux OGM sont
inadéquates et basées sur un modèle scientifique
inapproprié. Pour nous, cette approche n'est pas acceptable.
Mais nous ne sommes pas contre la nouvelle technologie. Nous ne sommes
pas des dinosaurs. Nous ne voulons pas revenir en arrière. Au contraire,
nous aimons ce nouveau monde qui nous tend le commerce électronique
comme une arme avec laquelle bousiller quelques un des monopoles en Grande
Bretagne. Vivement ce jour!
Nous avons brisé les cartels dans le marché des machines
à laver et nous en faisons autant dans le marché automobile.
Nous nous amusons énormément. L'Internet et le commerce
électronique seront les éléments clefs dans notre
campagne pour limiter la puissance des monopoles dans le marché.
Quand même, nous y allons doucement car il faut être prudent
et plus tard dans la journée nous discuterons des questions relatives
à la protection des données.
Pour résumer, nous cherchons à rendre le Dialogue significatif.
Et ce ne sont pas les discours qui font le Dialogue, malgré ceux
que vous avez entendus ce matin. Pour réussir, un dialogue dépend
de l'écoute et de l'engagement de chacun.
J'espère que mon point de vue sur la nécessité
de comprendre les différences affectera la façon dont nous
nous traitons au cours des prochains jours. Mais j'ai encore bien des
choses à dire. Pour en revenir à mon point de départ
où il était question de la rapidité et de la complexité
du changement et de la lenteur des organisations à réagir,
ce Dialogue pourrait servir de modèle de comportement aux gouvernements.
Les gouvernements ne sont pas là pour promouvoir les intérêts
des entreprises mondiales mais pour équilibrer les intérêts
des entreprises et des consommateurs et pour être juste. Je me suis
fait dire par un de mes collègues que je ne pouvais pas me servir
du mot `partnership' (partenariat) sans faire penser à Tony Blair.
C'est bien dommage car le mot me semble bon. Nous ne pensons pas avoir
tout ce que nous recherchons mais nous ne voulons pas non plus être
traité avec condescendance. Nous voulons être admis aux négotiations
et nous y sommes scientifiquement habillités. Nous avons l'expérience
de la recherche, nous avons les connaissances, nous sommes légitimement
en droit de représenter vos consommateurs et nous avons tout aussi
besoin de vous que vous avez besoin de nous.
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