Intervention de Emma Bonino
Emma Bonino
Commissaire Europeen
Mme Esserman, M. Schomerus, Mesdames et Messieurs,
C'est un grand plaisir pour moi d'avoir l'honneur d'inaugurer la liste
des orateurs lors de cette séance d'ouverture de la deuxième
réunion du Dialogue transatlantique des consommateurs. J'ai vivement
regretté de n'avoir pu assister à la première réunion
de septembre dernier à Washington D.C., principalement parce que
la Commission européenne a joué un rôle moteur dans
l'instauration de ce dialogue.
Pourquoi ce dialogue est-il tellement important à nos yeux ?
Premièrement, parce que la mondialisation et la libéralisation
des marchés associés à la diffusion des nouvelles
technologies ont révolutionné les rapports entre les marchés
et les consommateurs. Les milieux commerciaux ont été les
premiers à le comprendre et se sont organisés en conséquence,
par exemple dans le cadre du Transatlantic Business Dialogue (TABD) dans
un premier temps et, plus récemment, au sein du Global Business
Dialogue. On peut affirmer que ce dernier a été instauré
sur l'initiative de la Commission.
Cependant, les consommateurs doivent aussi être entendus. Leur
permettre de s'exprimer d'une voix plus puissante dans l'UE et dans le
monde constitue un des trois objectifs qui forment la base du nouveau
programme de la Commission pour les années 1999-2001. Les deux
autres sont un niveau élevé de santé et de sécurité
et respecter pleinement les intérêts économiques des
consommateurs.
Il va de soi que le TACD est important pour d'autres raisons:
Outre son rôle dans l'identification des sources potentielles
de litiges qu'il faut s'efforcer de résoudre par le dialogue, le
TACD réunit les dirigeants du mouvement des consommateurs à
travers l'Union européenne et les États-Unis qui représentent
plus de 630 millions de consommateurs et devraient être en mesure
d'influer sur les décideurs, comme le fait précisément
le TABD.
Je n'aime pas le concept des forums de discussion. J'attends au contraire
de vous des idées concrètes qui auront un impact sur nos
gouvernements. Nous attendons de vous des "délivrables",
comme diraient nos amis américains.
Ce ne sera pas chose aisée. À la lecture de votre ordre
du jour, je constate que vous abordez les problèmes les plus épineux
auxquels nous sommes confrontés: les OGM et la sécurité
des aliments, les antibiotiques, le commerce électronique, la confidentialité
des données, etc. À cela s'ajoute que vous, organisations
de consommateurs des deux côtés de l'Atlantique, avez des
traditions différentes en matière de militantisme et des
philosophies différentes sur certaines questions. Nos sociétés
semblent en outre ne pas avoir adopté la même démarche
sur certains aspects, les OGM par exemple. Voilà qui ne facilite
pas les choses.
Mais vous avez en commun une caractéristique essentielle: la
volonté de protéger les intérêts des consommateurs
et la volonté de dialogue. La déclaration commune sur le
partenariat économique transatlantique que vous avez adressée
au sommet UE-États-Unis en décembre dernier a démontré
que votre dialogue pouvait fonctionner. La Commission a été
impressionnée. J'espère qu'il en a été de
même pour le gouvernement américain.
Le TACD élargit également la perspective de bon nombre
d'associations de consommateurs locales ou régionales en leur montrant
que, aujourd'hui, beaucoup de décisions qui touchent les consommateurs
ne sont plus prises au niveau régional, voire national, mais à
l'échelon international, par exemple dans le cadre du Codex Alimentarius,
de l'accord sanitaire et phytosanitaire ou encore de l'Organisation mondiale
du commerce (OMC). Il est frappant de constater que l'OMC ait décidé
que la société civile, en ce compris les consommateurs,
pourra exprimer ses préoccupations lors des prochaines négociations
multilatérales du millénaire.
Sur les raisons qui ont motivé cette décision, permettez-moi
de vous rappeler ce que le Président Clinton a déclaré
dans son allocution à l'OMC en mai 1998 à Genève:
(je cite) "... Les actifs n'assumeront les risques liés
à un marché international libre que s'ils ont la conviction
que ce système fonctionnera pour eux ... Je propose à l'OMC,
pour la première fois, de constituer un forum au sein duquel les
entreprises, les travailleurs, les groupes de défense de l'environnement
et des consommateurs peuvent s'exprimer franchement et contribuer
à guider l'évolution future de l'OMC ..." La Communauté
européenne partage l'opinion du Président à ce sujet.
Je souhaiterais également souligner que les décideurs
de la politique des consommateurs et les représentants des consommateurs
doivent améliorer leurs relations avec les décideurs dans
d'autres domaines étant donné que les questions de consommation
sont de plus en plus imbriquées dans d'autres politiques (agriculture,
libéralisation des marchés, lutte contre le travail des
enfants, etc.). Dans ce domaine, le TACD peut également jouer un
rôle. Le partenariat économique transatlantique offre de
bonnes possibilités à cet égard puisqu'il s'agit
du cadre politique au sein duquel les États-Unis et l'Union européenne
se réunissent pour discuter de thèmes tels que la biotechnologie,
les marchés publics, les entraves techniques aux échanges
de produits industriels, les services, la propriété intellectuelle,
les questions multilatérales et l'environnement. Une autre possibilité
peut être l'éventuelle mise en place par les administrations
américaines et européennes d'un dialogue entre les plates-formes
de dialogue existantes pour la consommation, les entreprises, le travail
et l'environnement.
Enfin, parmi les points de votre ordre du jour, je souhaiterais isoler
la sécurité alimentaire et le commerce électronique
et dire quelques mots sur ces questions, fondamentales pour les consommateurs.
La sécurité alimentaire est tellement importante aux
yeux des consommateurs européens que la Commission a décidé
de lancer une campagne dans les 15 États membres en octobre 1998
qui se prolongera jusqu'au mois de novembre. Cette année, notre
enquête communautaire a révélé que 68 %
des citoyens se déclaraient préoccupés par la sécurité
alimentaire, leur premier souci.
Plus de la moitié des consommateurs européens juge un
aliment sûr lorsqu'il ne contient ni pesticides ni hormones et qu'il
fait l'objet d'un contrôle par des organismes nationaux ou européens.
Cette campagne répond également au souci de la Commission
de contribuer à la réduction du nombre et de l'impact des
intoxications alimentaires en Europe. Aux Pays-Bas par exemple, une enquête
a montré que 50% des intoxications étaient dus à
des problèmes de traitement après la vente, autrement
dit à une erreur de manipulation du consommateur. Il est par conséquent
difficile d'accepter qu'un maillon de la chaîne alimentaire puisse
être aussi "dangereux" que tous les autres réunis.
La campagne s'appuie sur le thème de la sécurité
alimentaire en tant que responsabilité partagée par les
agriculteurs, les producteurs, les distributeurs et sur un sous-thème
qui en découle, à savoir que des consommateurs responsables
sont informés et actifs. Ils ne mangent pas tout ce qu'on leur
donne: ils vérifient et lisent les étiquettes. En cas de
problème, ils contactent les associations de consommateurs et/ou
les autorités compétentes. L'objectif précis de la
campagne est d'informer et de former les consommateurs sur ce sujet complexe
à travers quelques messages simples. J'ai le sentiment que le succès
de cette campagne tient notamment à la participation d'associations
de consommateurs des 15 pays qui les a fait mieux connaître auprès
des consommateurs et a consolidé leur position.
Cependant, malgré tous nos efforts pour diffuser une information
de la meilleure qualité possible et garantir la transparence, il
reste des domaines dans lesquels les preuves scientifiques sont insuffisantes
ou dans lesquels les effets négatifs sont difficilement évaluables.
C'est pourquoi, vu l'attention que nous portons aux générations
futures, les consommateurs se posent des questions fondamentales telles
que: la consommation de produits transgéniques est-elle sûre?
Quelles pourraient en être les conséquences pour nos enfants,
pour nous-mêmes et pour l'environnement?
Si la science n'est pas en mesure d'apporter une réponse satisfaisante,
nous devons alors invoquer un principe essentiel: le principe de précaution.
Voilà pourquoi la DG XXIV a pris l'initiative de rédiger
un document sur le principe de précaution. Il pourrait servir de
base à l'élaboration de lignes directrices sur l'application
de ce principe aux décisions en matière de gestion des risques.
Elles pourraient ensuite être discutées et, je l'espère,
acceptées non seulement au niveau européen, mais aussi au
plan international, par exemple le Codex Alimentarius et l'OMC.
Les technologies de l'information ont ouvert la voie d'un meilleur
des mondes pour le commerce électronique.
Les gouvernements, les organisations de consommateurs et le monde des
entreprises veulent tous un commerce électronique florissant. Nous
poursuivons le même objectif. Mais la technologie n'est pas tout.
Trois choses au moins sont nécessaires pour que le commerce électronique
se développe:
- la technologie
- des fournisseurs qui proposent des produits et des services en ligne
- des consommateurs disposés à acheter des produits
et des services en ligne
À propos de cette dernière exigence, à savoir
la demande, je dirais que la clé de la participation des consommateurs
au commerce électronique est la confiance.
Et voyons la réalité en face. La confiance des consommateurs
dans le commerce électronique laisse encore beaucoup à désirer.
À la Commission européenne, nous estimons que cette confiance
doit être recherchée en gardant à l'esprit les éléments
suivants:
- Les consommateurs qui recourent au commerce électronique
ne doivent pas être moins protégés que lorsqu'ils
utilisent les formes classiques de commerce.
- Les questions et les intérêts des consommateurs doivent
être intégrés dans toutes les initiatives en faveur
du développement du commerce électronique. La dimension
de la consommation ne doit pas être examinée a posteriori.
Cette approche est bien trop fréquente et je dois admettre
que la Commission européenne a parfois eu aussi cette attitude
coupable. Mais la dimension "consommateurs" ne peut plus
être passée sous silence grâce au traité
d'Amsterdam qui entre en vigueur la semaine prochaine et à
ses nouvelles dispositions en matière de protection des consommateurs.
Une des obligations qui en découlent consiste à veiller
à ce que les intérêts des consommateurs soient
pleinement pris en compte et intégrés dans toutes les
initiatives pertinentes. Et c'est ainsi que les choses doivent être:
les intérêts des consommateurs doivent être pris
en considération ici et maintenant!
- Le commerce électronique ne se développe pas dans
un vide juridique ou réglementaire. La plupart des règles
actuelles de protection des consommateurs lui sont applicables. Il
est clair que les gouvernements et les autorités sont confrontés
à un dilemme, à savoir que le droit fonctionne à
l'échelle d'un territoire tandis que le commerce électronique
opère à l'échelle mondiale. D'où de nouveaux
défis à relever. La portée géographique
limitée d'une législation n'est pas une nouveauté.
Des gens tentent et tenteront toujours de l'exploiter pour se mettre
hors de portée des lois. La Federal Trade Commission diffuse
régulièrement des informations sur les dernières
innovations en la matière. Les nouvelles technologies et les
nouvelles pratiques commerciales engendrent de nouveaux types d'escroqueries,
disons plutôt des formes d'escroqueries connues sous un nouvel
emballage (les systèmes pyramidaux, les perspectives commerciales
trompeuses, les régimes trompeurs et faux remèdes médicaux,
les escroqueries au rachat de crédits, pour n'en citer que
quelques-unes). Mais avec le commerce électronique, ce phénomène
risque de prendre une dimension totalement nouvelle, une dimension
internationale. Une seule solution: accentuer la coopération
et la coordination internationales.
- Les consommateurs doivent savoir à quoi s'attendre. Les entreprises
aussi, soit dit en passant. Sur un marché aux dimensions mondiales,
cela signifie que nous devons parvenir à une interprétation
commune de ce que sont les éléments clés de la
protection des consommateurs.
En mars, nous rencontrons nos homologues américains au sein
du Comité de la politique à l'égard des consommateurs
de l'OCDE pour débattre des lignes directrices relatives à
la protection des consommateurs dans le contexte du commerce électronique.
En octobre de l'année dernière à Ottawa, les ministres
de l'OCDE ont fixé un délai impératif pour l'achèvement
des travaux du Comité en la matière. Nous sommes déterminés,
au sein la Commission européenne, à ce que le mandat donné
par les ministres soit rempli.
Des représentants des consommateurs ont participé activement
aux travaux sur les lignes directrices. Je dois dire que nous avons trouvé
les contributions de Consumer International extrêmement utiles.
Les organisations de consommateurs devraient collaborer et continuer de
faire connaître leur point de vue aux représentants des gouvernements
au sein de l'OCDE.
Beaucoup d'éléments constitutifs de la confiance des
consommateurs dans le commerce électronique existent déjà.
Nous avons assez de briques et de mortier pour construire un édifice
assez impressionnant. Mais le débat se poursuit quant au style
de l'immeuble: classique ou moderne, renaissance, baroque, béton
massif ou modules, etc.
Je souhaiterais que ce débat prenne fin. La meilleure solution
selon moi consiste à jeter des ponts entre les deux rives de l'Atlantique,
pour relier ce qui existe déjà.
Si nous accordons trop d'attention à un nouvel édifice,
nous risquons d'obtenir un ouvrage sans fenêtre - sans ouverture
- et avec beaucoup de portes dérobées.
Les gouvernements disposent d'architectes en abondance. Nous manquons
peut-être de maîtres d'oeuvre et nos "clients" ne
disent pas toujours clairement ce qu'ils souhaitent.
C'est pourquoi nous devons collaborer et tenter de trouver un terrain
d'entente dans ce domaine et dans d'autres pour veiller à ce que
les consommateurs bénéficient du niveau de protection le
plus élevé, des deux côtés de l'Atlantique.
Je vous souhaite un dialogue fructueux.
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